Salagou : Quand le barrage a redessiné la géologie autour de Celles

05/02/2026

Aux origines d’un paysage métamorphosé

Le village de Celles, posé sur ses hauteurs au bord du lac du Salagou, n’a plus tout à fait le même visage depuis un demi-siècle. Ici, la montagne rousse rencontre une étendue d’eau aux reflets changeants, née d’une prouesse d’ingénierie : la construction du barrage du Salagou, à la fin des années 1960. Bien plus qu’une retenue artificielle, ce barrage a remodelé tout l’environnement géologique qui entoure Celles. Pour comprendre ce puzzle de couleurs, de couches et de formes, il faut plonger au cœur de la mutation, de l’avant-barrage jusqu’au Salagou d’aujourd’hui.

Avant le barrage : une vallée singulière et rougeoyante

Avant que les eaux ne s’étalent entre Liausson, Octon, Mourèze et Celles, le site du Salagou formait une large vallée, creusée entre collines et plateaux. Le ruisseau du Salagou serpentait entre des paysages caractérisés par une géologie déjà hors du commun. Ces terres de “ruffes” – des argiles rouges riches en oxyde de fer datant du Permien (environ 250 millions d’années) – composaient une mosaïque unique dans le sud de la France (Conseil départemental de l'Hérault). Les versants étaient ponctués d’affleurements basaltiques et de zones plus claires issues de marnes, signatures d’anciennes éruptions volcaniques et d’évolutions sédimentaires.

  • La vallée auparavant :
    • Point d’eau limité : un ruisseau, des petits canaux d’irrigation
    • Sol très argileux, sec en été, ruisselant en hiver
    • Régime torrentiel, risques d’inondation périodiques

Cette diversité géologique avait permis l’installation de terrasses cultivées, d’oliveraies et de pâturages, certaines traces étant encore visibles autour de Celles.

La construction du barrage : bouleversement géologique et hydrologique

Lancé en 1964, le chantier du barrage du Salagou visait à maîtriser les crues, soutenir l’agriculture et offrir une réserve d’eau en période sèche. En 1969, la mise en eau commence : progressivement, la vallée se transforme, submergeant près de 750 hectares de terres agricoles et de milieux naturels.

  • Le barrage du Salagou en quelques chiffres fondamentaux :
    • Hauteur du barrage : 62 mètres
    • Longueur à la crête : 357 mètres
    • Superficie du lac créé : 750 hectares
    • Volume d’eau stocké à pleine charge : 125 millions de m³
    • Alimentation principale : le Salagou, complété par plusieurs ruisseaux

C’est cette montée des eaux qui a provoqué de profondes modifications géologiques et physiques.

Un relief transformé : submersions, apparitions et disparitions

L’invasion des eaux a impliqué d’engloutir une large partie de la vallée : fonds agricoles, carrefours de chemins, maisons isolées, anciens moulins et, bien sûr, des couches géologiques détaillées sur plusieurs millions d’années.

  • Modifications principales des reliefs :
    1. Disparition de vallons entiers, comblés sous des mètres d’eau ;
    2. Apparition de nouveaux rivages, formés au gré du niveau du lac ;
    3. Iles et presqu’îles improvisées (lieu-dit La Sure, presqu’île de Rouens, etc.) ;
    4. Erosion accélérée sur les pentes exposées, dont la ruffe, peu cohésive, se délite sous l’action du vent et de l’eau ;
    5. Formation de nouvelles plages, parfois constituées de sédiments ramenés par les ruisseaux et le lac lui-même.

L’équilibre naturel de l’érosion s’est vu bouleversé, en particulier sur les rives : la ruffe, friable, a donné naissance à ces célèbres ravines qui strient les collines surplombant Celles, tandis que des falaises et affleurements basaltiques sont désormais accessibles à la vue, dessinant des contrastes puissants avec le rouge dominant du paysage.

Les sols et la dynamique hydrique : une histoire d’eau et d’argile

En immergeant la vallée, le barrage a modifié la dynamique des sols autour de Celles :

  • Humidité accrue : Le niveau élevé de la nappe phréatique due à la proximité constante du lac a changé la répartition de l'eau dans les couches de la ruffe, rendant certaines terres plus instables ou marécageuses que par le passé.
  • Evolutions des sols :
    • Sur les hauteurs : la ruffe demeure très sensible à l’érosion, formant de grandes coulées rouges après les pluies ;
    • Sur les rives du lac : des micro-dépressions se forment, favorisant l’apparition de petites zones humides temporaires, florissant aux beaux jours ;
    • Autour de Celles, l’argile gonflante présente des mouvements saisonniers, modifiant parfois la stabilité des constructions (phénomène courant dans le bassin du Salagou).

À ce titre, les spécialistes du BRGM (Bureau de Recherches Géologiques et Minières) notent une progression de l’altération superficielle, le lessivage des terres et la migration de sédiments vers le fond du lac.

Une biodiversité géologique exceptionnelle révélée

Sous ses eaux tranquilles, le Salagou cache des couches fossilifères, des veines de basalte, des traces d’anciens volcans. Là où autrefois ces trésors affleuraient sur de vastes étendues, les berges du lac dévoilent désormais une coupe géologique visible “en direct” sur certains cheminements de randonnée.

  • Les éléments visibles autour de Celles :
    • Ruffe rouge – présence dominante, constituant la plupart des reliefs
    • Colonnes de basalte noir (notamment près de Liausson et jusqu’à La Sure)
    • Affleurements d’olivines et autres roches volcaniques
    • Marnes grises et blanches sur certains flancs épargnés par l’eau

Cette richesse géologique contribue à l’émerveillement des visiteurs, mais constitue aussi un objet d’étude pour les géologues du monde entier – le Salagou étant reconnu comme l’un des lieux les plus révélateurs des transformations du Permien en France (Réserves Naturelles de France).

L’impact sur les usages, le patrimoine et la mémoire locale

Les changements géologiques se traduisent aussi dans les habitudes et les paysages du quotidien. Autour de Celles, certains anciens chemins ou parcelles agricoles ont été rayés de la carte ; d’autres, comme les anciennes terrasses, témoignent de l'identité d’un monde rural immergé. Plusieurs bâtisses posées en bord de vallée n’existent plus que dans les mémoires ou sur les photos d’époque.

  • Patrimoine rural affecté :
    • Anciennes routes et gués disparus sous les eaux (une partie visible quand le niveau perd plusieurs mètres)
    • Modification des accès au village de Celles ; le chemin qui l’atteint depuis Salelles suit le nouveau rivage
    • Transformation de la végétation locale, avec retour de la garrigue sur des terres abandonnées à l’agriculture

Le lac du Salagou fait désormais partie de l’identité de Celles – mais les géométries visibles aujourd’hui sont le résultat de cette grande réforme de la géologie, où l’eau a pris la place de la terre.

Celles, entre souvenir d’un autre Salagou et territoire de demain

La métamorphose géologique autour de Celles, impulsée par la construction du barrage du Salagou, offre un terrain d’exploration inépuisable pour les amateurs de nature et d’histoire. Observer les contrastes de la ruffe et du basalte, marcher sur les anciennes berges aujourd’hui englouties, imaginer la vie avant la vague… C’est aussi mesurer la force avec laquelle une grande décision technique peut transformer un paysage, durablement, en mêlant perte et création.

À celles et ceux qui s’aventurent autour de Celles, le Salagou livre ce paradoxe : une mémoire d’ancien monde, abritée sous la surface du lac, mais aussi un présent flamboyant, révélant une biodiversité et une composition géologique rarissime. Le regard posé sur ces reliefs est une invitation à cultiver la curiosité, et à savourer ce territoire façonné par l’eau, le temps et la main de l’humain.

Sources : - Conseil Départemental de l’Hérault - BRGM - Géolodoc - Réserves Naturelles de France - DREAL Occitanie, Dossier d'histoire - Le barrage du Salagou (archives publiques)

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