Celles, entre terres englouties et renaissances : mutations paysagères autour du lac du Salagou

05/07/2026

La naissance du lac du Salagou : un projet aux conséquences inattendues

Situé au cœur de l’Hérault, le lac du Salagou est aujourd’hui un symbole de paysages spectaculaires et d’écosystèmes remarquables. Pourtant, sa « naissance » en 1969 a d’abord été celle d’une mobilisation humaine et technique hors norme. Le projet, lancé dans les années 1950 par une volonté d’irrigation et de régulation des crues, a profondément modifié le bassin-versant du Salagou, façonnant durablement le sort de nombreux villages, à commencer par Celles.

Avant la montée des eaux, la plaine du Salagou s’étendait en patchwork de vignes, terres arables et quelques prairies. Les villages de Celles, Vailhès, Pradelles ou Mas Audran vivaient au rythme rural, héritiers d’un patrimoine agraire séculaire, où chaque parcelle comptait. Mais une fois le barrage achevé, 700 hectares de terres cultivées ont été engloutis (Hérault Tribune). La silhouette du barrage, massive, marque désormais la rupture entre l’ancien monde rural et une autre aventure paysagère, celle de l’eau.

Les paysages agricoles : disparition, adaptation et nouveaux visages

Des terres riches sacrifiées

  • Vignes et cultures céréalières : Avant l’inondation, ce secteur possédait une mosaïque de petites exploitations familiales, où prédominaient vignes (cépages carignan, grenache), blé dur, orge et luzerne.
  • Submersion des terres : L’élévation du niveau a forcé l’abandon puis la submersion des parcelles les plus basses. Pour Celles, c’est environ 50 hectares arables (soit près de la moitié de la surface productive du village) qui furent rayés de la carte agricole (source : Archives départementales de l’Hérault).
  • Expulsions temporaires : Les familles d’agriculteurs ont dû quitter leurs maisons, souvent dans la précipitation, et n’ont jamais retrouvé dans la région des terres équivalentes par la fertilité. L’impact humain est durable, mêlant regrets, sentiment de perte et adaptation forcée.

L’adoption d’une autre économie rurale

  • Déclin de la polyculture : Nombre d’agriculteurs ont choisi de se reconvertir ou de migrer ailleurs. Les modes de vie paysannes disparaissent, la vigne devient minoritaire.
  • Émergence du pastoralisme : Les coteaux et garrigues, non inondés mais souvent ingrats pour les labours, sont réinvestis par des éleveurs de brebis et de chèvres.La transhumance se développe, profitant des nouveaux espaces ouverts (sources : Parc Naturel Régional du Haut-Languedoc).
  • L’arbre comme repère : Certaines parcelles échappées à l’eau accueillent des rangées d’oliviers ou d’amandiers, aujourd’hui marques du paysage restauré autour de Celles.

Le champ et l’eau : un paysage recomposé

La création du plan d’eau a détruit le schéma agricole traditionnel, mais a aussi permis l’affirmation de paysages hybrides, où se mêlent berges sinueuses, pelouses rases, et poches agricoles maintenues par la ténacité de quelques familles. Ci-dessous un tableau comparatif avant/après le lac :

Avant le lac Après la mise en eau
Vignes, champs de blé, prairies, vergers Berges, garrigues, plantations d’oliviers, pâturages extensifs
Villages actifs, polyculture vivrière Villages en sommeil (Celles), économie réorientée vers le tourisme et le pastoralisme

Transformation du patrimoine naturel : un nouvel écosystème

La biodiversité avant le lac

  • Faune héritée du sec : Les pelouses à thym, romarin, genêts, abritaient une riche faune de reptiles, insectes et oiseaux (milan noir, alouette, lézard ocellé).
  • Zone humide rare : Le Salagou, en été, se résumait à un ruisseau parfois à sec. Les points d’eau naturels étaient rares, essentiels pour la faune locale.

La création du lac : bouleversement écologique

  • Mise en eau et floraison aquatique : L’installation du plan d’eau a donné naissance à des berges limoneuses, roselières, et à une zone propice aux amphibiens.
  • Arrivée d’espèces nouvelles : Poissons (brochet, perche, sandre), oiseaux d’eau (héron cendré, grèbe huppé), libellules, tortues marquent désormais les rives du Salagou.
  • Adaptation des espèces : Certaines espèces préalablement dominantes – outardes canepetières, reptiles thermophiles – ont vu leurs habitats se réduire, tandis que d’autres, plus aquatiques, ont prospéré (Hérault Tribune).

Aujourd’hui, les berges du lac font partie d’une Zone Naturelle d’Intérêt Écologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF), reconnue pour la présence d’espèces rares dans la région, comme la cistude d’Europe ou l’Alyte accoucheur (loupic.com).

Paysage minéral et végétal : un équilibre inédit

  • La “ruffe” révélée : La création du lac a mis en valeur des affleurements de “ruffe” – ces terres rouges riches en oxydes de fer – offrant à la région un visage spectaculaire aujourd’hui emblématique.
  • Mosaïque de couleurs : Du bleu profond aux plages rouges, le vert des berges au jaune des graminées : la palette s’est enrichie chaque saison, séduisant artistes, curieux et randonneurs.
  • Phénomènes de recolonisation : Certaines parties du rivage laissent enfin la place à un boisement naturel, mêlant peupliers, saules, chênes pubescents, tandis que d’autres zones, plus exposées, restent nues, battues par le vent ou pâturées.

Celles, le village témoin : entre déshérence, survie et nouveau souffle

L’histoire suspendue de Celles

Celles est peut-être le témoin le plus émouvant de cette transformation. Menacé de destruction, vidé de ses habitants à la fin des années 1960, il ne fut pourtant jamais englouti, car finalement le niveau d’eau vit rester 22 mètres sous le seuil prévu. La silhouette fantomatique de ses maisons vides, sa place centrale figée, sont devenues des symboles de la mémoire locale. Régulièrement, des collectifs et la municipalité œuvrent à la remise en vie du village, restaurations, événements, installation de nouveaux habitants. Celles est aujourd’hui un village rare : ni totalement abandonné, ni tout à fait habité, il incarne l’ambivalence du Salagou – entre pertes et renaissances.

Un territoire réorienté vers le loisir et la découverte

  • Développement du tourisme “nature” : Le lac attire chaque année plus de 300 000 visiteurs, amateurs de baignade, de pêche ou de randonnée (Hérault Tourisme).
  • Balades patrimoniales : Circuits autour de Celles, découverte du “sentier du patrimoine”, lectures de paysages et visites naturalistes participent à la transmission de cette mémoire paysanne et de la transformation du site.
  • Renouveau agricole raisonné : Quelques projets récents de permaculture et de petits producteurs bio tentent de réinvestir les terres disponibles, mariant activité agricole et respect du milieu lacustre.

Sensibilité des paysages : enjeux pour demain

Gestion d’un équilibre fragile

  • Érosion et artificialisation : Les berges sont sensibles à l’érosion, la pression touristique et les aménagements (stations nautiques ou sentiers) réclament une gestion raisonnée.
  • Préservation de la biodiversité : Les espèces menacées ou rares (Alyte, Cistude, orchis) exigent des mesures concrètes. La réglementation Natura 2000 encadre aujourd’hui l’utilisation des espaces naturels autour du lac (INPN).
  • Dialogue entre passé et futur : Le patrimoine bâti de Celles est désormais protégé : toute rénovation, tout projet, sont discutés avec le Parc Régional, pour concilier valorisation patrimoniale et conservation des paysages originaux.

Ouvrir le regard : ce que le lac a offert, ce que la mémoire protège

La création du lac du Salagou, si elle a fait naître un nouveau décor, est aussi porteuse de questionnements : comment équilibrer le lien entre hommes et nature, transmission du passé et usages d’aujourd’hui ? Chaque balades entre ruffes et oliviers, chaque silhouette du village de Celles sur fond de miroir d’eau, porte en elle ce dialogue singulier.

Franchir les ruelles de Celles, longer les rives du lac, ce n’est pas seulement se promener dans des paysages exceptionnels : c’est marcher sur des traces agricoles, humaines et naturelles, intimement liées, jamais tout à fait effacées. L’aventure du Salagou continue ainsi, dans la conscience des transformations, mais aussi dans l’attachement profond à ce territoire unique.

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