Celles et Salagou : sur les traces fossiles et sédimentaires d’un territoire transformé

26/01/2026

Un paysage où le temps se lit dans les pierres

Entre les collines ondoyantes et les rives tranquilles du lac du Salagou, il suffit de marcher un peu pour croiser les échos d’un passé enfoui. Bien avant que les eaux du barrage ne redessinent la carte, la région de Celles était déjà une terre de contrastes, modelée par des forces géologiques puissantes sur des centaines de millions d’années. Ce qui frappe ici, ce n’est pas seulement le rouge profond de la ruffe, mais la richesse des témoins que laisse cette longue histoire : fossiles minutieusement conservés, formations sédimentaires remarquables, indices d’anciens climats plus humides ou arides. Partons à la découverte de ces archives naturelles qui élucident l’évolution du territoire, bien avant l’apparition du lac.

Voyage dans le temps : les grandes étapes géologiques de Celles

Avant que l’homme ne façonne le Salagou tel qu’on le connaît, la région a connu d’impressionnantes métamorphoses. La diversité des fossiles et des couches sédimentaires témoigne de plusieurs ères majeures :

  • Le Permien (300-250 millions d’années) : dominance de rivières et de lacs dans une atmosphère chaude et semi-aride, responsable du dépôt massif des célèbres « ruffes ».
  • Le Trias (250-200 millions d’années) : apparition de lagunes salées et de dépôts salifères lors du retrait partiel de la mer.
  • Le Jurassique et le Crétacé (200-65 millions d’années) : montée progressive des eaux marines, installation de milieux lagunaires et marins, riche en faune fossile.
  • L’orogenèse alpine et l’ère cénozoïque : soulèvement et érosion, modelant les reliefs actuels.

Chaque niveau raconte une page différente de l’histoire locale et mondiale.

Les ruffes du Salagou : mémoire minérale et sédiments rouges

Difficile de parler de Celles et du Salagou sans évoquer la ruffes, cette roche rouge ocre devenue l’emblème du paysage. Ces formations sédimentaires sont uniques : on les retrouve sur plus de 150 km² autour du lac, dont une grande partie autour de Celles.

  • Origine : Les ruffes sont composées d’argiles et de siltstones déposés au fond de bassins lacustres et fluviaux il y a près de 250 à 280 millions d’années, à la fin du Permien (GEO).
  • Couleur : Le rouge provient de l’oxyde de fer (hématite) contenu dans les particules fines – témoin d’un environnement chaud, soumis à l’oxydation, parfois rythmé par des périodes de sécheresse.
  • Stratification : L’alternance de couches révèle les variations climatiques et hydrologiques de l’époque, enregistrant inondations, crues, périodes plus calmes.

En brisant une motte de ruffe, on peut parfois apercevoir d’anciennes fissures asséchées, ou les minuscules rides façonnées par l’eau – fragiles empreintes laissées par la vie d’un bassin disparu.

Des fossiles précieux, miroirs d’écosystèmes révolus

Au sein de ces couches rouges, de rares fossiles ont traversé les âges. Leur présence donne de précieux indices sur la biodiversité passée du territoire.

  • Le Permien nevait une période de grande extinction, mais il restait une vie foisonnante dans les lacs et rivières fossiles du Salagou. On y trouve principalement :
    • Plantes fossiles : feuilles, rameaux et troncs de fougères, prêles, calamites ou cordaites, visibles parfois dans les veines d’argile ou sur certains bords de chemins. Quelques spécimens de lycophytes fossilisés ont également été mis au jour, témoignant de paysages boisés éphémères.
    • Empreintes animales : trace fossilisée de petits reptiles ou amphibiens, notamment de Procolophonidés et Captorhinidés, très rares en France, mais dont des empreintes de pas (ichnites) ont été signalées près de Liausson ou du cirque de Mourèze (Hérault Tribune).
  • Le Trias à Jurassique :
    • Faune marine : coraux, bivalves, ammonites, oursins et autres invertébrés trahissent la présence d’une mer peu profonde au trias et soprattutto au jurassique inférieur, dont les dépôts restent visibles vers la Lieude, au nord-ouest du lac.
    • Reptiles aquatiques : les restes de reptiles marins, très fragmentaires, ont ponctuellement été retrouvés dans certains niveaux argilo-calcaires.

La carrière de la Lieude, à quelques kilomètres au nord de Celles, est sans doute le site le plus emblématique. Elle livre régulièrement de sublimes empreintes de stégocéphales (amphibiens géants du Permien supérieur), dont certaines font plus de 30 cm de long. Depuis 1855, plus de 2000 empreintes ont été recensées sur ce site inscrit à l’Inventaire régional du patrimoine géologique (GeoCient).

Exploration des formations superposées : du Permien à l’ère des dinosaures

L’un des points forts du bassin de Celles-Salagou se trouve dans la succession verticale de ses couches géologiques, véritables archives ouvertes sur la coupe des reliefs.

Période Type de sédiments/formations Fossiles caractéristiques
Permien Ruffes rouges (argiles, siltstones) Plantes, empreintes d’amphibiens, insectes, poissons primitifs
Trias Gypse, marnes salines, dolomies Poissons, traces de reptiles, faune lagunaire
Jurassique Calcaires, argiles marines Ammonites, bivalves, oursins, coraux
Crétacé Calcaires vacuolaires Dinosaures (hors bassin principal), faune marine variée

Cette coupe stratigraphique est visible dans certains affleurements autour du lac, notamment en direction de Villeneuvette ou sur la route de Mourèze. On peut lire en quelques mètres d’élévation les traces de plusieurs centaines de millions d’années, une expérience rare et saisissante.

Une biodiversité ancienne protégée par le hasard et la géologie

Le terroir de Celles a longtemps été préservé, même après la construction du barrage du Salagou (1968). De nombreux sites fossilifères majeurs, bien que plus difficiles d'accès aujourd'hui pour certains, ne sont pas inondés et restent accessibles aux scientifiques et aux curieux avertis. À cela s’ajoute la protection stricte : la collecte de fossiles est réglementée, voire interdite sur certains secteurs classés (Inventaire National du Patrimoine Naturel), pour préserver ce patrimoine unique.

Quelques conseils pour observer sans dégrader :

  • Privilégier la visite de sites ouverts au public et balisés (ex. La Lieude, Mourèze).
  • Ne pas prélever ni déplacer les fossiles, même s’ils semblent « oubliés ».
  • Photographier et signaler toute découverte surprenante aux musées locaux ou à l’Office de Tourisme.

L’écho du passé dans le quotidien de Celles

Impossible de traverser la région sans ressentir la présence de ces temps anciens. Les murs du vieux village, construits avec des blocs de ruffe; les chemins de terre rougie; les fossés où affleurent des couches stratifiées : à chaque détour, la géologie fait partie de l’identité locale.

Des associations comme Les Amis du Salagou ou ABASS organisent régulièrement des sorties nature et des balades géologiques commentées pour petits et grands. Ces expériences sur le terrain – à la découverte des affleurements, empreintes ou fossils végétaux – offrent une autre dimension au plaisir de la promenade. À ne pas manquer pour tous ceux qui veulent sentir palpiter la mémoire profonde du pays.

Sources à explorer pour aller plus loin

Un territoire qui se lit à même la terre

Découvrir les fossiles et les formations sédimentaires autour de Celles, c’est apprendre à lire le paysage autrement : chaque pierre rouge, chaque ride sur une dalle, chaque mur du village y cache un récit de chaleur, d’eau, de vie disparue. La mémoire du Salagou ne flotte pas seulement à la surface du lac ; elle est profondément ancrée dans ses sédiments. Observer, comprendre, préserver : telles sont les clés pour continuer à enrichir la relation précieuse que ce territoire entretient avec tous ceux qui le traversent.

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