L’étonnante résurrection de Celles : du village englouti au renouveau vivant

03/10/2025

Aux origines d’un village sacrifié : la création du lac du Salagou

Situé au cœur du département de l’Hérault, le village de Celles a longtemps été une énigme sur les rives rouges du lac du Salagou. Son histoire fascinante commence dans les années 1960, portée par le grand projet du barrage de Salagou. À cette époque, les autorités hydrauliques décident d’endiguer le fleuve du Salagou pour constituer une gigantesque réserve d’eau destinée à l’irrigation agricole et à la lutte contre la sécheresse, préoccupations majeures dans l’Occitanie rurale.

L’édification du barrage (1964-1969) marque le point de bascule : avec l’élévation du niveau des eaux, l’État prévoit l’inondation de plusieurs secteurs, et donc l’évacuation complète du village de Celles — moins de 6 hectares — qui ne se trouve pourtant qu’à 144 mètres d’altitude. Par prudence (et un calcul hydraulique initial annonçant une cote du lac à 150 mètres), Celles est déclaré voué à disparaître sous les eaux (Source : Archives départementales de l’Hérault).

  • Environ 80 habitants recensés à Celles au début des années 1960.
  • Plus de 400 habitants chassés des alentours pour la création du lac.
  • 1969 : Remplissage du lac et expropriation de la quasi-totalité des biens de la commune.

Le paradoxe ? La montée définitive du lac s’arrête… à 139 mètres, laissant le village indemne, mais déserté, classé « zone à détruire ».

Celles, un village fantôme : décennies de silence et de résistance

Quarante années s’écoulent dans une étrange suspension. À Celles, maisons murées, l’école close, la mairie vide : tout semble avoir figé l’endroit dans une attente sans fin. Pourtant, de rares familles refusent de quitter totalement les lieux — une résistance têtue et discrète, symbolisée par la présenceée de l’ancien maire, Marcel Vidal, inflexible quant à la sauvegarde de la commune. Ainsi, Celles n’a jamais été administrativement dissoute : il sera le plus petit village de France à n’avoir… aucun habitant officiel durant plus de 40 ans (Source : France 3 Occitanie, 2018).

Les volets fermés, les rues crottées et silencieuses, la végétation qui reprend ses droits… Ce décor inspire autant qu’il attriste. Mais sous les pierres ébréchées, la tenacité d’une poignée d’humains et la curiosité des promeneurs animent le lieu d’un souffle.

  • En 2013, pas un seul habitant recensé (population municipale : zéro).
  • Sur les actes de la mairie, un maire assume seul ses fonctions durant des décennies.

À la tombée de la nuit, les ruines attrapent la lumière dorée du Salagou : la beauté du site, inviolée, annonce déjà un possible sursaut.

Naissance d’un projet fou : sauver et reconstruire Celles

Au fil du temps, la légitimité de l’abandon administratif de Celles s’effrite. Le lac, devenu site naturel classé et zone touristique très prisée, attire chaque année plus de 400 000 visiteurs (Source : Tourisme Hérault, 2022). Ce flot révèle tout le potentiel de la commune, à peine effleuré.

C’est à la fin des années 1990 qu’un groupement d’irréductibles, soutenu par la Communauté de communes du Clermontais et la Région Occitanie, imagine ce que peu osaient penser : faire renaître Celles, non pas comme une simple vitrine du passé, mais comme un exemple de revitalisation rurale, mêlant traditions, écologie et nouveaux modes de vie.

  • 2005 : Première ébauche du projet de réhabilitation annoncée.
  • 2009 : Consultation citoyenne et lancement d’études patrimoniales & environnementales.
  • Plus de 9 millions d’euros investis dans la restauration des bâtiments publics et la viabilisation du village.

Des enjeux multiples : patrimoine, écologie, citoyenneté

La difficulté première est légale : défaire le classement « zone à détruire ». S’ensuivent des défis techniques majeurs : remise en état de réseaux (eau, électricité, assainissement), consolidation du bâti, et surtout, choix d’un projet attractif respectueux des équilibres environnementaux.

  • Sauvegarder l’architecture traditionnelle : pierres basaltiques locales, toits à deux pans, ruelles étroites.
  • Préserver la biodiversité environnante — 41 espèces d’oiseaux nicheurs recensées au Salagou (LPO Hérault, 2019).
  • Favoriser l’installation de familles et d’artisans, pas seulement de résidents secondaires.

De la pierre aux rêves : la renaissance concrète de Celles (2010-2024)

Les travaux débutent au début des années 2010. Roofers, tailleurs de pierre, jeunes architectes enthousiastes investissent le chantier. La mairie retrouve ses couleurs en 2017, l’école en 2020, d’autres bâtis encore en cours de rénovation aujourd’hui.

Il s’agit de bien plus qu’une réfection superficielle : on réouvre les volets, on plante, on repeint, on réanime les caves. Le défi : permettre à de nouveaux habitants de façonner eux-mêmes leur lieu de vie, dans des logiques participatives innovantes.

  • 2019 : 7 habitants officiellement enregistrés.
  • 2021 : 28 « habitants-projets » sélectionnés pour investir le village (France Bleu Hérault, 2021).
  • Objectif 2025 : 40 à 50 habitants permanents (Cap Salagou).

Une méthode singulière : appel à projets, implication locale

Celles ne renaît pas à la faveur de promoteurs classiques. Les maisons sont attribuées après candidature à des familles, des porteurs de projets ou des collectifs prêts à s’investir dans le tissu local. Les critères : contribution à la vie villageoise, enjeux écologiques, activités en cohérence avec le caractère du site (accueil, culture, agriculture douce).

Cette stratégie permet de mixer profils et compétences : sont installés entre 2021 et 2024 :

  • Un atelier de céramique et une forge artisanale
  • Une micro-ferme maraîchère bio
  • Un espace d’accueil pour les cyclistes et randonneurs (itinéraire du GR653)
  • Un petit café associatif, point de rencontre des nouveaux Cellois et des visiteurs

La mairie, l’association Cap Salagou, les habitants et les élus orchestrent ensemble cette animation collective. Le modèle fait des émules dans d’autres territoires d’Occitanie en lutte contre la dévitalisation (exemple : Olmet-et-Villecun).

Un patrimoine vivant : histoire, transmission et nouveaux possibles

À Celles, les traces du passé se mêlent à la vie neuve. Les plafonds voûtés de la mairie restaurée rappellent les assemblées populaires d’autrefois ; le lavoir communal voit revenir sa rumeur… À la belle saison, des marchés paysans et des expositions racontent le fil du temps, du Celles rural des années 1930 au village laboratoire d’aujourd’hui.

Anecdotes et singularités

  • Celles a figuré dans plusieurs reportages, notamment sur Arte et France Télévisions, pour sa gestion innovante de l’habitat et du vivre-ensemble.
  • La commune sert de point de départ à la traversée du « Colorado languedocien », traversant les ruffes rouges uniques du Salagou (phénomène géologique rare datant du Permien, 250 millions d’années).
  • La cloche de l’église, sauvée de la destruction en 1970, a été réinstallée sur le clocher en 2020 lors d’une cérémonie très suivie.

Celles et le Salagou : un futur inspirant ?

Aujourd’hui, Celles est à la fois un symbole local de résilience et un chantier vivant d’innovation sociale. Le projet, toujours en cours, interroge : comment concilier ouverture à l’accueil (tourisme, nouveaux arrivants) et préservation du fragile équilibre naturel du Salagou ?

  • Le Plan de Sauvegarde du Lac, piloté par le département, encadre strictement toute nouvelle construction.
  • Les débats sur les usages (modes de déplacement, accès à l’eau, gestion des déchets) animent chaque conseil municipal.

L’histoire de Celles, c’est ainsi celle d’un héritage sauvé in extremis, mais aussi d’une utopie rurale qui s’écrit chaque jour entre les murs retrouvés, les jardins partagés et les projets collectifs. Elle invite à regarder autrement les villages oubliés autour, porteurs de futurs possibles pour l’Occitanie.

Sources :

  • Archives départementales de l’Hérault
  • France 3 Occitanie
  • France Bleu Hérault
  • Tourisme Hérault
  • LPO Hérault
  • Association Cap Salagou

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